Yukio Mishima
Du fond des solitudes
Je me dis souvent qu'écrire des romans, et accéder à la notoriété, est un métier bien singulier, voire même dangereux : quelles résonances imprévues mes mots iront-ils, en effet, éveiller dans le cœur d'un lecteur.
« Mon pauvre fou » : c'est de cette expression où se mêlent à la fois la tendresse et le mépris, que j'userai désormais pour désigner le jeune homme dérangé qui a fait irruption chez moi.
C'est un matin, donc, et « mon pauvre fou » se réveille. Le voilà qui se lave les dents, du moins je le suppose, mais le dentifrice le fait suffoquer et le goût de cendre de la solitude lui emplit déjà la bouche. (Ce goût de cendre, comme je le connais!) Le voilà qui se fait chauffer une soupe : la soupe déborde et la flamme du réchaud se met à répandre une odeur épouvantable ! La puanteur de la solitude qui infecte toute chose, des toilettes aux trains bondés ou aux poubelles, lui colle aux narines... Le voilà maintenant qui s'achète des cigarettes : impossible de les allumer, elles sont mouillées et refusent de prendre ! Le voilà qui joue aux courses : comment son billet ne pourrait-il pas être perdant ? Le voilà aux machines, et l'huile des rotatives se met aussitôt à répandre une odeur de fin du monde ! Le voilà enfin qui ouvre les tiroirs de son bureau et qui découvre, tapis au fond, la solitude et puis moi-même, son fidèle compagnon.
Le cœur du romancier est si vaste en effet qu'il abrite des aérodromes et des gares que dessert un réseau étoilé de routes, bordées de quartiers d'affaires et de centres commerciaux ! On y trouve aussi des allées plantées d'arbres et des zones résidentielles, des trains de banlieue et de grands ensembles d'habitation, des terrains de base-ball et des théâtres ! J'en connais par cœur le moindre chemin, le moindre recoin, si bien que j'en garde le plan toujours soigneusement replié.

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