Kunikida Doppo
Doppo Kunikida, né le 30 août 1871 à Chōshi et mort le 23 juin 1908 à Tokyo, est un écrivain japonais auteur de romans ainsi que de recueils de poésie romantique pendant l'ère Meiji. Il est l'un des initiateurs du naturalisme japonais.
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Il y a des temples dans tous les villages, mais la charité de villageois a des limites. S'ils voulurent bien reconnaître que Kishû était un orphelin malheureux, il ne se trouva personne pour le recueillir et l'élever sérieusement jusqu'au bout ; si on le traitait parfois en être humain en lui faisant balayer un jardin, cela ne durait point. Au début, l'enfant pleura en pensant à sa mère ; chacun le consolait par des dons. Et puis il ne pensa plus à elle : la charité des gens n'était parvenue qu'à lui faire oublier sa mère. On dit de lui qu'il était oublieux, qu'il était idiot, qu'il était sale, qu'il était voleur, toutes sortes de prétextes qui eurent le même résultat, l'enfoncer tout à fait dans la mendicité, l'enterrer au-delà de toute humanité.
Par manière de jeu on lui apprit l'alphabet, il le retint. Par manière de jeu on lui fit étudier un livre de classe ; il en sut par cœur un ou deux paragraphes. Il chantait les chants des autres enfants, il riait, parlait, jouait, tout comme un enfant ordinaire.
Mais, à l'insu de tous, son âme se détruisit progressivement. Il avait élu domicile, on ne sait quand, en une île déserte où il avait enterré son cœur.
Il en vint à ne plus remercier pour les aumônes. Il en vint à ne plus sourire. Il fut rare de le voir en colère, encore plus rare de le voir rire ; il ne connaissait ni joie ni rancœur. Il bougeait, marchait, mangeait, sans plus. Si, lorsqu'il mangeait, un passant lui lançait : « C'est bon ? » il répondait d'une voix sans timbre, qui semblait résonner des profondeurs de la terre. Quand, par plaisanterie, on lui brandissait un bâton au-dessus de la tête, il s'éloignait à pas lents, un rictus sur le visage, ressemblant vaguement à un chien grondé par son maître. Il eût été vain de le regarder avec la commisération que l'on ressent à l'égard des mendiants ordinaires. Il eût été impossible de s'apitoyer sur lui comme on s'apitoie sur qui est en train de se noyer, ballotté par les vagues de ce monde flottant. Lui se traînait bien plus bas que les vagues.

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