Kyôka Izumi
Kyōka
Izumi (1873-1939) est un romancier, dramaturge et poète.
Il grandit dans un environnement culturellement privilégié, mais
perd sa mère à l’âge de neuf ans, un drame qui marquera toute
son œuvre. À partir de 1885, il fréquente une école tenue par des
pères et apprend l’anglais, mais il finit par abandonner les
études autour de 1887.
La
publication en 1895 de "La ronde nocturne de l’agent de
police" attire l’attention sur son travail et lui permet de
publier à un rythme soutenu malgré une constitution fragile.
"L'ermite du mont Kōya" (1900) marque
l’apparition dans l’œuvre de Kyōka du genre
fantastique.
Revitalisant
la littérature de l'époque d’Edo, il explore aussi le thème des
quartiers de plaisirs et des amours contrariés, comme dans
"Généalogie de femmes" (1907) ou "Une scène
pittoresque : l’agent du pouvoir exécutif" (1914). Le
symbolisme flamboyant de Kyōka se retrouve aussi dans des pièces de
théâtre qu’il écrit au cours des années 1910, notamment
"L’histoire du donjon" (1917) qui est la plus connue.
De
son vivant, Kyōka est un écrivain très célèbre. Dès 1910, ses
œuvres sont compilées en plusieurs volumes. Toutefois sa santé
fragile et l’atmosphère martiale des années 1930 l’éloignent
progressivement du centre de la vie littéraire. Il meurt d’un
cancer du poumon.
LA RONDE NOCTURNE DE L'AGENT DE POLICE
« On doit penser que si j'ai refusé ton mariage, c'est parce qu'il n'est qu'un petit agent de police, que j'avais choisi pour toi un fonctionnaire de haut rang, ou un homme fortuné, qu'en somme j'ai pris peur devant son faible salaire mensuel, mais mes raisons ne sont pas si mesquines. Imagine que ç'ait été le genre d'individu que tu détestes, le genre à te vampiriser dès que vous auriez été ensemble, par exemple un lépreux, un ususier ou un voleur récidiviste, eh bien, je lui aurais offert ta main très volontiers. Suppose même qu'il se soit agi d'un mendiant. Pour le coup, j'aurais été prêt à mendier moi-même pour lui léguer ma fortune et vous faire mari et femme. Hein, Okô, et je me serais délecté à te voir souffrir. Mais le policier en question, tu l'aimais de tout ton cœur, pas vrai ? Tu lui es attachée au point de m'avoir dit que si tu ne pouvais pas l'épouser, la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Et c'est parce que j'en étais parfaitement conscient que j'ai refusé clair et net sa demande. Je suis très désintéressé, tu vois. Alors bien sûr, tu pourrais renoncer. Mais ce n'est pas dans ton caractère, n'est-ce pas ? Okô, as-tu déjà oublié cet homme ? »
La jeune femme demeura un moment silencieuse avant de balbutier : « N... Non. »
Le vieillard, apparemment enchanté, rit à gorge déployée.
« Allons, c'est bien normal. Mes méchancetés ne vaudraient pas grand-chose si tu te résignais trop facilement. Eh ! Je t'en conjure, surtout ne renonce pas. D'ailleurs je suis loin d'être satisfait, j'aimerais que tu languisses davantage après ton policier. Evidemment, je ne suis plus jeune ; alors tu te dis peut-être qu'il suffit d'attendre ma mort, mais je ne vous laisserai pas faire : quand je mourrai, ce sera en ta compagnie. »

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