Shûsei Tokuda
Tokuda Shūsei (1871-1943) commence à être connu en Occident. Mieux que nul autre, il sut fixer dans ses romans la transformation que connut la société du Japon moderne. Il ne prête guère d'importance aux « événements historiques ». Il observe les gens de peu, il s'attache au détail. Il capte la vie populaire sous toutes ses formes et restitue les bouleversements de ce demi-siècle jusque dans leurs répercussions les plus lointaines. Nulle fresque grandiose, nulle prétention idéologique. Chacune de ses évocations semble sortir du plus profond de sa mémoire. Le récit progresse selon un mouvement capricieux, par une suite d'approximations. Plus son objet est banal, plus le regard devient attentif. La simplicité et le dépouillement masquent les recherches d'un homme qui ne voulut vivre que pour la pratique de son art.
LE DANCING DE LA VILLE
Finalement, je découvris sur le côté une lampe allongée, qui portait l'inscription « Social Dance » en caractères rouges. De la rue, à travers le verre dépoli, on voyait confusément des silhouettes en train de danser, et une musique de jazz troublait la tranquillité du quartier.
Après avoir pénétré dans la salle, on voyait à droite un sol de terre battue, des rideaux qui pendaient, et tout près, la réception ; à gauche, le règlement était affiché sur le mur.
J'achetai sur le champ un ticket. Contrairement à ce qui se pratiquait dans les cours de danse de Tokyo, on était libre d'inviter à danser qui on voulait. Trois jeunes filles, que l'on aurait prises pour des danseuses professionnelles, étaient assises sur un canapé, en compagnie de deux dames.
Un homme jeune entra, vêtu d'un costume noir crasseux. Il vint s'asseoir à mes côtés.
Comment ça marche ici ?
Par un système de coupons.
On peut s'adresser à ces demoiselles ?
Mais oui !
Il alla à la réception, acheta un ticket et s'approcha des femmes avec déférence. Il se mit à danser. Sa danse était douteuse, brutale et d'un érotisme plutôt cru.
J'ai découvert un endroit vraiment bien. Je suis très heureux qu'un tel lieu existe dans cette ville, fit-il.
Et il éclata d'un rire amer.
Gardant deux coupons dans la poche, je quittai les lieux. Après cette activité musculaire, mon esprit, empli de tristesse, était devenu frais et dispos.
Dès que je fus revenu à la maison, sous la protection d'une vaste moustiquaire verte que l'on avait accrochée dans la salle de séjour, je plongeai aussitôt dans un sommeil agréable.
Mars 1933

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