Nicolas Bouvier au Japon
«
Il entre du grelottement dans la musique japonaise. »
«
Le voyageur est une source continuelle de perplexités, écrit
Nicolas Bouvier. Sa place est partout et nulle part. Il vit
d’instants volés, de reflets, de menus présents, d’aubaines et
de miettes. »
Voici
donc le Japon selon Bouvier. Un archipel pétri par l’histoire et
le spirituel qui est autant le pays des samouraïs que celui des
humbles. Là où d’autres convoquent une bibliothèque entière
pour se donner des airs de penseur zen,
Bouvier
saisit l’odeur de l’air, la couleur d’un visage, une
conversation dans la rue pour nous livrer en une ligne le diamant
d’une sensation.
"Sur les deux côtés de la rue, des caisses à ordures disjointes vomissaient leur contenu sur le trottoir. Un bistrot à côté de l'autre. Et tout cela menu, coquet, l'air bricolé de la veille, avec les restes d'une rue plus grande. J'avais faim, j'ai poussé une porte sur laquelle on pouvait lire Café-Bar Shi. Shi - j'ai demandé - veut dire poème. Ça ne m'a pas épaté du tout : dans ma promenade j'étais déjà tombé sur deux tea-rooms Rilke, un snack François-Villon, un billard Rimbaud et un magasin Julien-Sorel (lingerie friponne). On a des goûts relevés, ici. Dans le local pas plus grand qu'une roulotte, j'ai à peine été surpris de trouver trois gravures de Daumier et d'entendre l'électrophone murmurer du Ravel. Une barmaid lilliputienne, bien soignée et gironde, "faite" des ongles aux cils, aussi personnelle qu'une rose en papier. Une clientèle de lycéens, pieds nus dans leurs socques de bois, en uniformes noirs, casquettes noires, qui épelaient, plongés dans leurs noirs manuels, et luttaient contre le sommeil. J'ai juste eu le temps de penser : séminaristes... Tchekhov, et me suis endormi sur une chaise minuscule sans même passer ma commande."



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