Adieu au triomphe de la laideur

Adieu au triomphe de la laideur

Monsieur Gilet trônait au milieu de son bric-à-brac. Déjà il fallait s'ingénier pour trouver la porte d'entrée de la brocante, contourner des vide-bouteilles, des fauteuils en rotin, des chaises de jardin rouillées, des tables en fer forgé rongées par la moisissure. Et dès l'accueil, au son d'une sonnette au tintement éraillé, on trouvait un barrage de piles de livres et d'encyclopédies. On s'aventurait alors dans un dédale de soupières et de vaisselles qui menaçaient à tout moment de s'effondrer à vos pieds. On avait peur de toucher au moindre objet, car si on le prenait en main, on ne savait plus où le reposer. Bizarrement, à l'endroit où auparavant il était posé, il n'existait plus d'espace pour le remettre à sa place. Au moment de saisir un tableau accroché au mur, on marchait sur des chenets massifs ou on se cognait les pieds sur des parures de cheminée. Une affiche vous attirait, mais c'était sans compter sur une tête de sanglier empaillée qui faisait obstacle.

Parfois, et inévitablement, un objet nous échappait. Alors Monsieur Gilet nous gratifiait d'un : « Laissez, il ne tombera pas plus bas ». Puis, d'un pas nonchalant, il ramassait la pièce en cuivre pour la replacer dans un autre coin. Si c'était une statuette, et qu'elle s'était brisée, il venait avec son ramasse-poussière et sa balayette. Mais aucun signe d'énervement, de mécontentement. Non, il sifflotait le plus souvent, dans ce cas-là.

Quand on trouvait quelque chose qui pouvait nous intéresser, il n'avait pas toujours une idée du prix. Puis, il se décidait : « Douze francs, ça vous va? sinon... » On lui disait alors qu'on n'avait qu'un billet de dix. Et il nous cédait l'objet.

Parfois, c'était sa femme qui gardait la boutique, mais dès qu'on voulait acheter quelque chose, elle nous disait : « Revenez demain, il sera là ; moi, je peux pas vous dire. » Elle était là pour que ça reste ouvert, mais elle ne vendait rien. Alors, la brocante devenait un musée que l'on visitait gratuitement. Dans ces cas-là on lui demandait de mettre de côté un article, elle nous prévenait : « C'est d'accord, mais si quelqu'un veut l'acheter demain matin quand il sera là... »

Un de nos amis était venu lui apporter des couverts en argent pour en tirer un peu d'argent, mais La brocante n'avait jamais de fonds, tant on vendait peu. Il avait donc été décidé de prendre les couverts en dépôt. Un acheteur s'était présenté et avait emporté le tout pour une centaine de francs, et comme Monsieur Gilet avait trouvé que la somme insuffisante, il avait remis cent-vingt francs à notre ami.

Bien sûr, on se doutait que ces libéralités ne pourraient pas durer éternellement. Il nous semblait d'ailleurs que le maître des lieux était de plus en plus loqueteux. On le trouvait en charentaises percées aux deux extrémités, affublé d'un pantalon taché d'encre, et le gilet du sieur Gilet devenait vraiment miteux. Ses yeux étaient chassieux et on entendait régulièrement sa toux roque. On savait aussi que sa femme était alitée depuis quelque temps.

Et un jour, nous entendîmes un esclandre, ce qui n'était pas le genre de la maison. Un type s'est prenait à Monsieur Gilet avec une certaine véhémence :

  • Ça fait trois mois de retard ! Trois mois ! Déjà que je vous fais une fleur avec un loyer aussi bas!

  • Je sais bien... Je sais bien... Mais les affaires...

  • Ce n'est pas mon problème.

  • Si vous voulez, prenez ce qui vous ferait plaisir dans le magasin... pour vous dédommager... en attendant que...

  • Non, mais vous ne croyez pas que je vais m'encombrer de vieilleries de ce style !

  • Nous avons des belles choses tout de même.

  • Mon pauvre ami, vous êtes persuadé que vous avez de belles choses dans ce bric-à-brac... Une belle chose, vous ne savez même pas ce que c'est ! Vous n'en avez jamais vue ! Vous me faites pitié... mais pas au point de m'asseoir sur trois mois de loyer !

  • C'est parce qu'il y a de la poussière dessus, alors on ne le voit pas bien, avec cet éclairage-là... mais ce tableau, moi, je le trouve assez beau.

  • C'est une croûte ! C'est de la crotte ! Vous n'y connaissez rien en beauté, c'est bien ça le problème. C'est le triomphe de la laideur, ici ! Et c'est pourquoi vous n'avez pas de clientèle.

Je me devais d'intervenir :

  • Désolé de vous contredire, mais je suis un client fidèle et je ne suis pas le seul.

  • D'abord, on ne lui demande rien à celui-là. Et en plus, c'est pas avec des étudiants fauchés que vous allez remplir le tiroir-caisse.

  • Et ce tableau, je le trouve très intéressant, d'une rare qualité.

  • Bon écoutez, je ne suis pas là pour perdre mon temps avec des minables. Je veux mes trois mois de loyer pour la semaine prochaine, sinon ça va mal se passer. A bon entendeur...

Il est parti en essayant de claquer la porte, mais un volume de Diderot tombé à propos l'en empêcha.

Monsieur Gilet me regarda en souriant ironiquement. Sa femme geignait à l'étage.

Je prévenais mes amis qu'il fallait tenter quelque chose pour sauver la situation. Nous avions fixé une réunion le mardi soir au Café du Stade. A vingt heures, nous étions tous là. Le temps de commander des bières ou des cafés, nous avons vu des gens s'attrouper sur le trottoir d'en face. Nous sommes sortis pour constater que la brocante brûlait.

Nous n'avons jamais su ce qu'il s'était passé précisément. Un court-circuit ont dit la police et la presse. Monsieur Gilet avait un contrat d'assurances rédigé en termes sibyllins et en petits caractères. Nous ne l'avons jamais revu et aujourd'hui, en place de la brocante, s'érige un comptoir bancaire flambant neuf qui a mis fin au triomphe de la laideur.


 

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