Tokyo, capitale de l'ivresse

La ruelle des ivrognes

Tokyo est la ville des bars. Berlin, Londres, oui. New York, bien sûr. Mais Tokyo est la ville des bars. Dans ce pays de danger et d’alerte continuels, toujours exposé à quelque catastrophe – tsunami, incendie, typhon, éruption, séisme, inondation… (Claudel s’indignait qu’on ait pu « placer la capitale d’un pays sur ce couvercle de chaudière ») –, les bars sont à la fois des retraites et des refuges, des tanières et des sanctuaires…

       Ce sont des lieux qui sont pour ainsi dire fériés. Des lieux de vacance, de suspension et de disponibilité, dans le vacarme ambiant. Au milieu de la cohue perpétuelle des gens, qui vont au travail ou qui en reviennent, au cœur de toute cette agitation multicolore, dans la folle écriture des antennes, des fils électriques et des enseignes publicitaires qui forme la trame de la plus grande ville du monde, quand l’horizon vire au rouge, dans la sagesse du soir, heureusement il y a les bars.

 

       Il y en a pour tous les goûts et pour tous les budgets. Des bars-cavernes et des bars-donjons, des tavernes cachées dans une bibliothèque ou des troquets nichés sous une voie ferrée. Certains bars suivent le dessin d’une plante ou d’une fleur (comme ce bar-tulipe de Shibuya, où les sièges s’ouvrent comme des pétales), d’autres sont conçus comme des cliniques ou des prisons (comme l’Alcatraz E.R., bar-pénitencier, où une serveuse-geôlière vous mène à votre cellule…). En dehors des bars à thème, plus fous et plus surprenants les uns que les autres, il y a tous ces bars moins rutilants et moins spectaculaires, mais qui donnent à Tokyo son cachet inimitable. Au coin d’une ruelle, une enseigne discrète, voire introuvable ; au mur une rangée de bouteilles éclairées par-derrière, des étagères chargées de vieux vinyles ; dans la pénombre, l’odeur de bois de pin du comptoir, le frottement du diamant sur le disque noir.

 

       Partout, au moment où on s’y attend le moins, des bars minuscules, certains à peine plus grands qu’un trou dans le mur : l’endroit rêvé pour une évasion. Rien qu’au Golden Gaï, ce quartier de Shinjuku constitué de maisons basses dans quelques ruelles entrecroisées au milieu des tours dressées vers le ciel, on compte 257 bars pour environ 2 000 mètres carrés. Faites le calcul : un bar tous les trois mètres ! Le paradis pour les buveurs… On n’y trouve pas seulement de bons alcools, mais aussi de la bonne cuisine et de la bonne musique. C’est de tout cela que l’on est ivre : un bonheur complet, dans un zinc de poche qui fait la moitié de votre chambre. La multiplication des lieux du boire fait indubitablement de Tokyo une ville de l’ivresse.

Michaël Ferrier

Minamoto contre Shuten-dōji, le démon alcoolique, triptyque de Yoshitsuya Ichieisa, c. 1860 


 

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