Haruo Satô

Satô Haruo (1892-1964) fait son entrée dans le monde littéraire avec Mornes saisons, dont la version définitive paraît en 1919. Les récits qu'il écrit à la même époque (La Maison de l’épagneul, 1917 ; Li Taibo, 1918 ; Une ville de toute beauté, 1920) confrontent le monde de la réalité à celui du rêve et de l’imagination. Ils le placent dans la ligne du courant romantique japonais. Le recueil Poèmes de l’émotion pure (1920) assure sa renommée de poète.
Bien connues sont aussi ses relations mouvementées avec Tanizaki Jun.ichirô dont il est l’ami intime : elles déboucheront en 1930 sur la séparation publique de Tanizaki d’avec sa femme Chiyo, qui se remariera aussitôt avec Satô…
Satô Haruo est également auteur de contes (Le Grand voyage de la sauterelle, 1926), traducteur (Pinocchio, 1925), notamment
de poésie chinoise classique (La Poussière de la route, 1929), et essayiste (Livre pour l’ennui, 1926).
La période de la guerre le vit devenir un actif propagandiste du militarisme en dépit de ses prises de position de jeunesse. Après 1945, il se voue principalement à la critique et à la rédaction de biographies (Le Mandala d’Akiko, 1954). Il reste une figure importante du monde littéraire japonais jusqu’à sa mort, notamment grâce au rôle qu’il joue dans le jury du prestigieux prix Akutagawa.



CLAIR DE LUNE SUR LA BAIE DES HERONS


Notre esquif au clair de lune n'avançait guère. Il n'est pas raisonnable de monter à plus de cinq à bord d'un sampan et nous étions sept avec le passeur ; ces sept hommes, que la lumière blême de la lune avait revêtus de blanc et dont pas un n'ouvrait la bouche, évoquèrent l'espace d'un instant dans mon esprit, d'une subtilité morbide après cette soûlerie ratée, une scène tirée de quelque terrifiant récit. Peu après, je vis avec inquiétude à une certaine distance devant nous plusieurs grands tourbillons qui semblaient révéler l'existence de rochers à fleur d'eau.

Lorsque l'homme à la rame manoeuvra pour éviter les tourbillons, je pus l'observer machinalement dans la clarté lunaire qui l'inondait. Guère étonnant que la barque se traînât si lentement ! Le passeur qui menait ces jeunes gens rendus muets par l'excès des plaisirs était un vieillard au visage profondément sillonné de rides qu'on distinguait nettement même à la lumière de la lune. Il avait ainsi passé toute une vie à dormir au fil de l'eau comme les oiseaux aquatiques, et la vieillesse avait rendu son sommeil léger ; il avait dû se réveiller le premier à notre appel... La lenteur de la traversée ne m'irritait plus, je me trouvais débarrassé des craintes nées de mes nerfs fatigués, je ressentais à la place un sentiment de compassion, vague encore, pour le vieux nautonier...

 

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