Julio Cortazar



Dans cette courte nouvelle, il est simplement question de quelqu'un qui n'arrive pas à enfiler son pull-over...

N'ACCUSEZ PERSONNE
(...)
Au fond, la seule solution serait d'enlever le pull-over puisqu'il est incapable de l'enfiler complètement, puis de bien repérer l'entrée de chaque manche et du col ; mais la main droite fait des vas-et-vient désordonnés comme pour signifier qu'il est ridicule de renoncer si près de la fin, elle finit par obéir tout de même, monte à la hauteur de la tête et tire vers le haut avant qu'il ait eu le temps de comprendre que le pull s'est collé à sa figure, humidité poisseuse de son haleine mêlée au bleu du tricot, et quand la main tire vers le haut on dirait qu'on lui coupe les oreilles et qu'on essaie de lui arracher les cils. Plus doucement alors, et utiliser la main engagée dans la manche gauche si c'est bien la manche et non le col, et, pour ce faire, aider de sa main droite la main gauche pour qu'elle puisse avancer dans la manche ou au contraire reculer et s'enfuir, mais c'est presque impossible de coordonner les mouvements des deux mains, comme si la gauche était un rat pris dans une cage et que, du dehors, un autre rat veuille l'aider à s'échapper mais, au lieu de l'aider, peut-être le mord-il car soudain sa main prisonnière a mal, l'autre main s'est agrippée de toutes ses forces sur ce qui doit être sa main cachée et elle lui a fait mal, tellement mal qu'il renonce à enlever son pull-over, il préfère faire un dernier effort pour sortir la tête hors du col et le rat gauche hors de sa cage, il tente une sortie en luttant de tout son corps, en se lançant d'arrière en avant, pirouettant au milieu de la chambre ou peut-être pas au milieu, il vient de penser que la fenêtre est restée grande ouverte et qu'il est dangereux de tourner comme ça à l'aveuglette (…)
(…) il entrouvre les yeux, libérés de la bave bleue de la laine, il entrouvre les yeux et il voit les cinq ongles noirs pointés contre ses yeux, vibrant dans l'air avant de lui sauter au visage, et il a le temps de refermer les yeux et de se rejeter en arrière, se couvrant le visage de sa main gauche qui est sa main, qui est tout ce qui lui reste pour se défendre, pour lui permettre de tirer vers le haut même si est restée à l'intérieur de la manche, le col du pull-over, et la bave bleue couvre à nouveau son visage tandis qu'il se redresse pour fuir ailleurs, pour arriver enfin en un lieu sans mains et sans pull-over, où il y ait seulement un air retentissant qui l'enveloppe et l'accompagne et le caresse et douze étages.



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