Ango Sakaguchi
Ango
Sakaguchi (1906-1955) est un romancier et essayiste.
Douzième
d'une famille de treize enfants, il était né dans une famille de
riches propriétaires terriens.
Exclu
à 17 ans de son lycée, il lit Baudelaire, Poe, qu'il admire outre
pour leur qualité littéraire, parce qu'ils "furent de superbes
ratés". Il est diplômé en philosophie de l'Inde en 1930 et
publie en 1931 "Kaze hakase" (Docteur vent), un conte où
apparaît déjà son sens du burlesque et du cynisme. Il alterne les
périodes d'ascèse et de débauche, de solitude et
d'insoumission.
Pendant
la Seconde Guerre Mondiale, ses écrits antitraditionnalistes vont à
l'encontre de la pensée dominante. Il fait un éloge de la déchéance
dans un mélange de provocation et d'anticonformisme.
En
1942 paraît "Seishun-ro"n (De la jeunesse), et surtout en
1946 "Daraku-ron" ("La chute"), essai sur sa
vision de la guerre qui le rend célèbre. La même année, il
poursuit son éloge de la déchéance dans la célèbre nouvelle
"Hakuchi" ("L'Idiote").
En
1948 il reçoit le prix des auteurs japonais de romans policiers pour
"Furenzoku satsujin jiken" ("Meurtres sans série").
Il
meurt en 1955 épuisé par l'alcool et les drogues, sans avoir rien
produit depuis plusieurs années.
SOUS LES FLEURS DE LA FORET DE CERISIERS
L'homme, la femme et la boiteuse vinrent habiter la capitale.
Chaque nuit, l'homme se faufilait dans les demeures désignées par la femme. Il en rapportait kimonos, bijoux et colifichets, rien cependant qui suffit à combler le cœur de la femme. Ce qu'elle convoitait par-dessus tout, c'étaient les têtes des gens vivant dans ces maisons.
Les têtes provenaient de dizaines et de dizaines de demeures se trouvaient déjà réunies dans leur logis. Elles étaient rangées tout autour de la pièce devant des paravents ; certaines étaient suspendues et les têtes d'homme étaient si nombreuses qu'il n'était guère aisé de s'y retrouver, mais la femme ne se souvenait pas moins de chacune ; les cheveux tombaient, les chairs se putréfiaient, ne laissant que des crânes blanchâtres ; mais même alors elle se rappelait à qui chacune avait appartenu et d'où elle provenait. Elle s'emportait sitôt que l'homme ou la boiteuse modifiait leur disposition, expliquant avec virulence qu'ici c'était telle lignée et là telle famille.
La femme jouait aux têtes tous les jours. Les têtes partaient en promenade avec leur suite. Une famille de têtes rendait visite à une autre famille de t
êtes. Les têtes s'éprenaient d'amour ; les femmes délaissaient les hommes et les hommes faisaient pleurer les femmes qu'ils abandonnaient.

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