Albert Cossery

 






  • Comment vis-tu, ô homme ? s'écria-t-il.

Bayoumi regarda bien son hôte, réfléchit quelques secondes, puis demanda :

  • Qu'est-ce que tu veux dire par là ? Je ne comprends pas.

  • Tu comprends très bien. Comment peux-tu vivre dans ce logement ? Je sais bien que le mien n'est pas plus fameux, mais quand même...

Le montreur de singes eut un rire bref qui découvrit ses dents gâtées.

  • Je me demande, dit-il, comment, misérable comme tu es, tu t'étonnes encore de quelque chose.

  • Je ne m'étonne pas, ô homme. Je vois seulement que tu vis comme un sauvage.

Bayoumi se leva et marcha lentement à travers la pièce. L'angoisse qu'il devinait chez son hôte remuait en lui des forces mystérieuses. Il semblait accroître par sa présence la tristesse terrifiante e ce logis affreux où l'âme des hommes se perdait à l'infini. Rachwan Kassem le voyait passer et repasser devant lui, semblable aux figures lointaines nées dans la torpeur des songes. Une réalité intangible le séparait de cet homme dont chaque geste était un présage et une révélation. Enfin le montreur de singes s'arrêta.

  • J'aime ce logement, dit-il. Je regretterai, oui, vraiment de le perdre.

  • Tu dis cela pour me montrer que tu es brave. Cesse tes manières, te dis-je. Et parle sérieusement.

  • Je suis très sérieux, dit Bayoumi. J'aime ce logement tel qu'il est. Je ne partirai pas même quand la maison s'écroulera. Je continuerai à vivre dans ses ruines...

  • Mais tu seras tué, idiot.

  • Je parle pour le cas où je ne serais pas tué.



La maison de la mort certaine (XIII)


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