Albert Cossery
La villa de Chawki était située au bord du fleuve, dans le quartier résidentiel. C'était une grande baraque, conçue par un architecte sans renom, mais hanté par le gigantisme des constructions pharaoniques. Elle comportait trois étages et une infinité de chambres -la plupart laissé à l'abandon- meublées d'un bric-à-brac où l'opulence voisinait avec la pire médiocrité. Chawki en était devenu le maître après la mort de son père survenue assez tard et n'y avait apporté aucun changement, son avarice répugnant aux dépenses domestiques. Encore célibataire à cinquante ans, il terrorisait par sa ladrerie une nombreuse parenté, parquée dans les étages supérieurs, que personne ne voyait jamais et dont on ignorait les diverses filiations. Il n'était prodigue que lorsqu'il s'agissait de ses plaisirs charnels pour lesquels il n'hésitait pas à dilapider des sommes folles. Sa nature vile et luxurieuse, sa morgue provocante, le faisaient honnir par tout le monde, surtout par certaines familles pauvres, locataires malchanceux des innombrables maisons et taudis qu'il possédait dans la ville. Ces locataires impécunieux se voyaient souvent dans l'obligation de le laisser séduire leurs femmes ou leurs filles, sous la menace terrible d'une expulsion immédiate s'ils ne payaient pas leurs loyers en retard. Plusieurs fois, Chawki avait failli se faire étriper par un mari ou un père indignés par ses procédés, mais sa haute situation de fortune l'avait jusqu'ici sauvé d'un châtiment mérité.

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