Noriko Ibaragi


 Noriko Ibaragi (1926-2006) était une poétesse japonaise pionnière. En 1953, elle a fondé et dirigé la revue de poésie Kai (Rames). Ses premières œuvres illustrent son désir de laisser une nouvelle vie s’épanouir des décombres de la guerre. Bien qu’elle ait insisté sur l’importance de l’indépendance personnelle, elle a toujours cherché à tisser des liens avec les autres, comme en témoigne son intérêt de longue date pour la traduction de la poésie coréenne. En 1975, son mari depuis vingt-cinq ans, Yasunobu Miura, est décédé, et elle ne s’est jamais remariée. Ses poèmes qui lui étaient adressés, dont « Rêve » et « Clair de lune », furent publiés un an après sa mort dans son dernier recueil, Saigetsu (Les Années).


LORSQUE J’ETAIS UNE JEUNE FILLE EN FLEUR

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Les villes s’écroulaient avec fracas
A travers d’incroyables endroits
On entrevoyait parfois un bout de ciel bleu

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Autour de moi beaucoup de gens moururent
Dans les usines en mer sur des îles inconnues
Et je perdis alors toute chance de me faire belle

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Personne ne m’a gentiment fait présent du moindre cadeau
Les hommes ne connaissaient rien d’autre que le salut militaire
Tous partaient en laissant derrière eux leur seul beau regard

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Mon cerveau restait vide
Mon cœur s’était fermé
Seuls brillaient tout bronzés mes mains et mes pieds

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Mon pays a perdu la guerre
Non mais y a-t-il rien de plus bête !
Retroussant les manches de mon chemisier je me mis à arpenter fièrement la servile cité

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Les radios déversèrent soudain des flots de jazz
Et prise de vertige comme en fumant une cigarette interdite
Je dévorais cette douce musique venue d’une contrée étrangère

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
J’étais très malheureuse
Je nageais en pleine confusion
Je me sentais affreusement triste

Aussi ai-je pris le mors aux dents bien décidée à vivre le plus longtemps possible
Tard dans sa vie n’avait-il pas peint des tableaux rudement beaux
En France, le vieux Rouault ? Eh bien je ferai comme lui !
Oui comme lui !

(1958)



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