"Huis clos" à Tokyo
Il y a vingt ans, Guillaume Gallienne montait à Tokyo « Huis clos » de Sartre en s'inspirant du théâtre Nô. Il n'y eut que cinq représentations, et un succés de curiosité.
Article du Monde du 14 septembre 2006
Quarante ans après sa venue au Japon, c'est par une scène de nô que Jean-Paul Sartre a effectué son retour dans l'Archipel. Plus que d'un "retour", le terme de "réapparition" semble mieux convenir à l'événement, le nô, forme dramatique traditionnelle japonaise, se fondant sur l'irruption d'un esprit aux yeux des vivants.
Pour cette réapparition, Guillaume Gallienne, acteur sociétaire de la Comédie-Française, a choisi de monter Huis clos, "la seule pièce du répertoire où les personnages sont tous des morts", précise-t-il en guise de justification du lien avec le nô. Le lieu de représentation fut donc le Théâtre Tessenkai, à Tokyo, dirigé par Tetsunojo Kanze, descendant direct de Zeami, le "père" de la forme actuelle du nô.
Le metteur en scène, conquis par la lecture de La Tradition secrète du nô, de Zeami, traduit par René Sieffert, a orienté son travail en fonction des canons de cette forme théâtrale. Il a repris le principe du waki, intermédiaire entre l'apparition et le public, et du shite, l'esprit agissant. Ramené à Huis clos, le waki devient le garçon d'étage accueillant les morts et le shite réunit les trois autres personnages de la pièce, Garcin, Estelle et Inès.
Guillaume Gallienne a beaucoup travaillé sur ce qu'il appelle la "topographie des déplacements", les adaptant à la forme particulière de la scène de nô, quadrilatère ouvert sur trois côtés installé côté cour et dont l'accès, pour les comédiens, se fait par une passerelle, le hashigakari partant côté jardin.
Après avoir répété en France, la petite troupe, réunissant les comédiens français Martine Chevallier, Anne Bouvier, Thierry de Peretti et le danseur Nicolas Le Riche, sont venus travailler au Japon. Ils ont alors bénéficié des conseils de Tetsunojo Kanze, qui a su, par petites touches, leur inculquer quelques éléments gestuels du nô, comme celui de pleurer. "C'était intéressant, car, dans le texte, Sartre précise qu'on ne peut verser des larmes en enfer", note Guillaume Gallienne.
Cette adaptation originale et dépouillée de la pièce de Sartre a su conquérir le public japonais. Les liens tissés au travers de cette aventure devraient permettre d'envisager de nouveaux projets dans l'archipel. Le producteur de Huis clos, Régis Arnaud, évoque "un spectacle plus important, peut-être une tragédie, mais toujours à Tessenkai". La magie de cette scène, vieille de quatre-vingts ans, s'y prête.


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